AlterEgo Films : société de production et de distribution

Madame Jean

un film de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

Une ancienne ferme, dans le sud du Cantal, au bord de la route. Madame Jean est assise à table. Elle accueille Marie-Hélène Lafon, écrivain. Toutes deux sont filles de paysans et ont une histoire en commun.

2011 / 71' / DCP / couleur / stéréo 
visa d'exploitation 129 417
supports d'exploitation : DCP / Beta Num 

image : Benoît Dervaux
son : Marc-Antoine Roudil
montage image : Philippe Boucq
montage son : Renaud Guillaumin
mixage : Amélie Canini

Producteurs délégués Belgique : Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil
Producteur délégué France : Pascal Verroust

Une coproduction alter ego films et ADR Productions avec l'aide du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la communauté française de Belgique et des télédistributeurs wallons, de la Région Auvergne et du Centre National du Cinéma et de l'image animée

Première projection du film en France
Mercredi 30 mars 2011 18h15 Cinéma du réel Paris


Distributeur et ventes Belgique : alter ego films
Distributeur France : ADR Distributions

Article paru dans le catalogue Cinéma du réel, en mars 2011

"Deux femmes de deux générations différentes conversent à la table d'une vieille ferme du Cantal, filmées par une caméra à l'épaule qui semble respirer en même temps qu'elles. Dans la pièce, les variations de lumière et le bruit des voitures renvoient hors champ à un monde agricole en perpétuelle mutation. Marie-Hélène Lafon rend visite à Madame Jean et la questionne sur son passé. Elles partagent une enfance paysanne, une langue légèrement infléchie d'expressions régionales, quelques recettes du cahier de Madame Jean que son interlocutrice a déjà goûtées ici. L'un des gâteaux a d'ailleurs un nom qui pourrait convenir à Marie-Hélène : la visitandine. Est-ce parce que celle-ci, écrivain, réinvente dans ses romans l'enfance début de siècle de la vieille femme, qu'elle vient raviver ses souvenirs ? Quand Madame Jean évoque "Jacques de la caisse", le colporteur aveugle, ou ses grands-oncles de la "classe 14" tous morts au front, elle charrie dans ce "nous" émouvant jusqu'à des ancêtres qu'elle ne connaît que par ouï-dire. À mesure que les pommes sont pelées et que, dans le récit, les hectares de la ferme des parents de Madame Jean grandissent à coups d'achats de parcelles environnantes, la relation de Marie-Hélène à la mère de Madame Jean jette un léger trouble.

Qui raconte, qui écoute ? Comment se fait-il que ce soit à Marie-Hélène, alors fillette, que la mère de Madame Jean a parlé de la bête du Gévaudan ? Et si c'était la "sauvagerie qui venait très doucement" dans "cet intérieur très rassurant" qui justement avait fait naître entre ces murs une "vocation d'écrivain?"

Charlotte Garson

Les films qui ont déjà commencé...

On ne dira jamais assez la beauté de ces films qui semblent avoir commencé avant notre arrivée. Nous voilà trop en retard pour les présentations d'usage et l'habituelle introduction : nous prendrons le train en marche, au milieu d'un geste, d'une phrase. « Je vous redonne un peu de café ? » demande Marie-Hélène Lafon à Madame Jean avant de continuer le dialogue qu'elles ont depuis longtemps entamé. A nous de mesurer le chemin parcouru avant l'irruption de notre regard et de combler cet écart par notre propre expérience, car le rituel qui prend forme à l'écran nous le connaissons tous : questionnée par une personne plus jeune, une vieille dame se souvient. Récit de vie, mémoire du monde, rite de transmission...
Le film a déjà commencé mais nous accueille pourtant. Rien en lui n'est fuyant, au contraire : ce n'est pas un film qui court, ni même un film qui marche (comme le précédent terre d'usage des mêmes réalisateurs), mais un film qui s'assoit, qui se pose, qui se fixe. Un film qui veille comme on veillait autrefois dans les campagnes en rapiécant les morceaux d'histoires apportées par chacun. Mais sur quoi veillait-on au juste ? Sur le temps tout simplement, et sur la communauté des hommes qui dure et grandit par transmission de ces savoirs et savoirs-faire.
Si le film semble avoir déjà commencé c'est que l'histoire entre Madame Jean et Marie-Hélène Lafon se joue depuis longtemps. Celle entre Madame Jean, Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil aussi. Depuis longtemps chacun considère comme un don précieux la parole de la vieille dame : l'une en nourrit ses romans, les autres viennent la recueillir dans un film. Ou plus précisément viennent montrer comment cette parole circule en filmant, sur quelques jours, dans la pièce principale d'une ferme du Cantal, la rencontre entre la vieille dame et l'écrivaine. On pourrait s'attendre alors à un film réceptacle où l'immobilité attentive de la caméra chercherait à capter le plus discrètement possible un dialogue qui prend corps. Au contraire - et l'une des grandes forces du film réside dans ce parti pris - les réalisateurs ont choisi d'immerger dans la douceur tranquille de ce huis clos une caméra fébrile, d'introduire entre les paroles ténues des deux femmes une caméra volatile. L'image semble respirer en même temps qu'elles et frémir à chaque mot échangé. Toujours sur le qui vive, elle se charge d'une tension émotive extrême et révèle par ses tressaillements l'extraordinaire importance de ce qui se joue au fil des mots, mais aussi entre les mots : dans les gestes attentionnés, les sourires partagés. L'image se fait flottante car quelque chose d'indéfinissable flotte dans l'air : une tendresse, un mystère, le désir de connaître un monde étranger, le désir de bien le nommer, de bien le décrire en attrapant à la volée les mots de la vieille dame.
Si ce film semble avoir commencé depuis longtemps c'est aussi que les histoires racontées par Madame Jean remontent loin dans le passé et prennent valeur de légendes : un colporteur aveugle, des guerres meurtrières et, partout, la peur ancestrale de la Bête du Gévaudan. Le film perpétue une tradition orale en montrant comment les histoires traversent et marquent les êtres qui savent écouter : Madame Jean raconte ce que disait son grand-père et le colporteur du village alors que Marie-Hélène Lafon se souvient ce que lui racontait la mère de Madame Jean. Ces récits s'emboîtent et remontent le temps de manière fragmentaire. Pas de parole fleuve ici mais une mémoire qui se livre par touches pour s'arrêter sur un détail, la précision d'un mot, d'une date. Jamais d'histoires pleines, jamais d'histoires closes, mais toujours des récits lacunaires qui, mieux que les autres, savent libérer l'imagination. Un autre film, invisible, prend forme. Un monde qui n'existe plus se dessine. Derrière la fenêtre où défilent aujourd'hui des voitures nous voyons soudain les bêtes sortir de l'étable et les poules picorer sur le chemin. Les mots de Madame Jean sont une terre fertile où renaissent des images du passé qui permettent de mesurer les transformations d'un territoire, les mutations d'un monde paysan.
Comme pour Terre d'usage, Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil disent avoir voulu faire un film non pas « sur » mais « avec » quelqu'un. Un film partagé, et qui parle de partage. Leur œuvre est parsemée de personnages de passeurs qui permettent de faire circuler le regard et la parole en brisant le face à face entre filmeur et filmé. Pierre Juquin parle mais sait aussi faire parler les habitants du territoire qu'il habite et parcourt, le notaire de Pardevant notaire fait le lien verbal entre vendeurs et acquéreurs, tandis que Marie-Hélène Lafon réveille les récits oubliés de Madame Jean. Ce dispositif récurrent témoigne d'une volonté de ne jamais délivrer une parole unique mais de faire s'entrechoquer différentes pensées, différents langages : pensée en marche pour terre d'usage où Pierre Juquin est toujours filmé en extérieur, en mouvement, dans son élan vers les autres ; consultation professionnelle dans Pardevant notaire ; évocation du passé dans un espace intime pour Madame Jean.
Les films de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil sont des films de la parole, et Madame Jean, plus que les autres. Car ici la parole semble sans fin, relancée sans cesse par les questions de l'écrivaine. Les récits se construisent par à-coups, boucles, échos, retouches, donnant l'impression que les mots n'en finiront jamais de se déplier. Comment arrêter le film alors ? Impossible, il ne s'arrêtera pas. Il a commencé sans nous et continuera sans nous. Nous en sortirons comme nous y sommes entrés, sur une histoire en suspens, sur un mot prononcé par l'écrivaine qui semble contenir le but du film tout entier : comme les récits de sa mère, ceux de Madame Jean se sont « incarnés » le temps du film, et peut-être même après. Nous voilà soudain dehors, face à l'ancienne ferme aujourd'hui longée par une route et malgré le vrombissement des voitures, nous entendons encore la voix douce de Madame Jean, et les images que ses récits ont fait naître nous habiteront longtemps.

Amanda Robles 

Signelazer