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Ils ne mouraient pas tous
mais tous étaient frappés

Un film de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil
Le cinéma comme antidote

Trop tard. Le cinéma arrive trop tard, et ce n’est pas la première fois. Trop tard parce qu’au moment du tournage, la messe est dite : certes, ils ne meurent pas tous, mais déjà tous sont frappés, et quand commence pour nous le film de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, depuis longtemps le mal est fait ; comme pour les deux cinéastes, il ne nous reste plus qu’à prendre la mesure du désastre et constater l’étendue des dégâts. Dès les premiers plans, c’est bien ce retard sur l’événement qui nous saisit dans une conscience intuitive de regarder des images après coup : manifestement, il s’est passé quelque chose avant, qui n’a pas été filmé, parce que demeurent des zones interdites aux caméras; à l’évidence, il s’est produit en amont quelque chose d’irrémédiable dont nous n’avons rien su, ou si peu, ou rien voulu savoir, et dont le film ne peut guère plus, dans un premier temps, qu’enregistrer les traces sur des corps en lambeaux.
De quoi s’agit-il exactement ? D’une catastrophe en cours, d’une mutation sans précédent, d’une forme de peste assurément dont les manifestations perverses n’en finissent plus de démembrer le corps social et de reformater l’ensemble du monde du travail. Au prologue d’Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés échoit la charge de nous ouvrir les yeux, de nous prévenir en une séquence tendue comme un état d’urgence, où l’on suit un médecin au téléphone parer au plus pressé, tenter de sauver un homme à la dérive, avec les moyens du bord, vaille que vaille : une machine de guerre s’est bel et bien mise en place, une logique de mort s’est emballée, ce dont témoigne l’encombrement dans les salles d’attente de la médecine du travail où l’on a renoncé depuis belle lurette à faire le compte des victimes.  Désormais, toute forme d’emploi, qu’il soit précaire ou supposé stable, se trouve soumise de manière constante aux nouvelles méthodes de dressage du Capital, visant à transformer toute entreprise – usine ou bureau, manufacture ou grand magasin - en moderne colonie pénitentiaire. Dans tous ces lieux se devine en effet la même dynamique carcérale, le même processus à l’œuvre de fragilisation morale, le même programme implacable de vivisection mentale de masse. Intimidation, harcèlement, chantage, torture psychologique, réversibilité des rôles de victime et de bourreau, représailles sous forme de déclassement définissent à présent l’organisation du travail salarié. De plus en plus souvent réduit à n’être qu’un simple rouage dans un organigramme où la soumission aux ordres vaut davantage que la compétence, où l’expérience professionnelle compte moins que la docilité, tout travailleur se retrouve de facto sous la menace d’un brouillage de son image, exposé en permanence à la sanction d’une dépossession de son savoir-faire, et, pour le dire autrement, prolétarisé. Écarter, délier, disjoindre ; éloigner chacun des autres et plus encore de soi-même ; défaire toute unité ; dissoudre jusqu’à l’idée même de communauté; esseuler pour ensuite surveiller, contrôler, punir. Les mêmes principes régissent l’économie de marché : segmentation, isolement, quadrillage, immatriculation, code barre. Travailler pour et sous le règne planétaire du Capital revient à vivre séparé. Désormais, le monde du travail n’est plus un nombre, mais une simple somme de solitudes.
En 1998, dans son livre-réquisitoire intitulé Souffrance en France, Christophe Dejours, psychanalyste et psychiatre, établissait de la façon la plus nette l’érection de la souffrance psychologique comme mode majoritaire de management. Sept ans plus tard, ceux dont le film de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil recueille la parole peuvent être vus comme des survivants de ce système totalitaire ayant imposé de nouvelles formes de manutention humaine. Certains étaient ouvriers ou manœuvres, d’autres étaient cadres ou gérants, conservés au montage ou non. De conditions sociales différentes et d’origines culturelles diverses, aucun n’aurait imaginé un jour figurer dans la même histoire. Les voici pourtant qui apparaissent aujourd’hui dans le même film, corps nerveux et voix défaites, pareillement défaillantes, portant les mêmes stigmates, conséquences des mêmes humiliations.
Il y a d’abord Madame Alaoui, maghrébine et femme-machine. Assujettie au travail à la chaîne depuis l’âge de dix-sept ans, elle détaille dans la douleur, mot après mot comme on dit qu’on avance mètre par mètre, la robotisation inéluctable et sournoise de son propre corps de femme. Elle dit que chez elle aussi, il faut que « ça tourne », que les enfants mangent en cadences, que l’on vive dans les temps. Depuis Avec le sang des autres, dernier film des Groupes Medvedkine en 1974, où Christian Corouge, ouvrier chez Peugeot, pleurait ses mains perdues, bouffies par le travail, devenues si insensibles qu’il ne pouvait même plus caresser sa compagne, jamais personne, au cinéma, n’avait décrit si précisément l’engrenage et la contamination, le lent déplacement de l’inhumanité de la chaîne vers l’intimité familiale.
Il y a plus loin, dans le deuxième tiers du film, cette ancienne femme de ménage d’un mouroir pour vieillards, devenue du jour au lendemain aide-soignante dans le même établissement parce que madame la Directrice voulait faire l’économie d’un salaire. Victime d’un accident de travail, elle fut aussitôt dégradée et condamnée aux tâches les plus ingrates avec interdiction de parler à quiconque. Filmée comme tous les autres dans le huis clos d’une consultation médicale, obsédée par la prolongation de son arrêt de maladie, en état de dépression grave, elle dit qu’elle n’y retournera jamais, qu’elle vient d’essayer, qu’elle a tenu deux jours. Et je comprends soudain qu’elle préférerait mourir, à l’image de cette autre femme, filmée en juin 1968 en un plan-séquence de neuf minutes, qui opposait son corps de roseau à la violence d’un mouvement contraire, celui de la reprise du travail aux usines Wonder. Elle aussi criait qu’elle y foutrait plus les pieds dans cette taule. En moi, ces deux visages se superposent et ce que j’y lis dépasse de loin la peur ; il faut ici parler d’effroi, de cette frayeur particulière de ceux qui ont vu l’horreur. Par eux, dans leurs regards souvent épouvantés, j’accède enfin à la vision de cet enfer dont tous leurs témoignages me parlent ; par eux, et parce que les plans durent sans jamais faire diversion, le film m’ouvre au  hors-champ dont mon imagination reconstitue morceau par morceau les images manquantes, non sans tremblement.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés filme des corps sonnés d’en avoir trop bavé. Ils ont trop enduré, ils se sont tus trop longtemps faute de quelqu’un d’autre à qui parler. Il n’y a pas de parole possible sans écoute, sans que l’on sente face à soi un puissant désir d’écouter. Que peut alors le cinéma, sinon rompre la loi du silence (ou du trop-plein sonore encouragé par la télé, ce qui revient au même tant il s’agit toujours de ne rien faire entendre) en offrant modestement d’être là pour aménager chaque plan en une cellule d’écoute ? La sobriété du dispositif mis en place par Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil - cadre fixe et caméra sur pied sans la moindre variété d’angle, soit le cinéma dans son plus simple appareil – possède cette vertu d’encourager la parole sans jamais la forcer ni l’ensevelir sous les effets de signature. Car si les cinéastes s’effacent en tant qu’auteurs – c’est là le prix qu’il leur faut payer -, ils apparaissent en revanche présences proches, tendues à l’extrême vers ce qui se dit, comme une première promesse d’ouverture. C’est ce que comprend instantanément cet ancien directeur d’agence bancaire, anéanti lui aussi, qui, ne retrouvant plus la date de l’adoption de son fils, l’année de la coupe du monde de football, demande au cinéaste de lui rafraîchir la mémoire, comme il s’adressera ensuite au caméraman pour qu’il coupe au montage ses excès de langage. Ce dialogue, l’un des rares moments drôles du film, peut sembler peu de choses, mais il signifie le début d’un échange, un déplacement, une transformation timide de la donne de départ et par voie de conséquence une possible sortie de l’isolement. Il rappelle que filmer revient toujours à décloisonner, ouvrant à d’autres espaces, introduisant le tiers filmant comme annonciation d’un autre à venir, communément appelé spectateur. À la logique de la séparation, marque de fabrique du Capital, le cinéma répond toujours par la suture et le raccord. Or c’est bien en raccordant dans le même film des mémoires personnelles qui jusqu’alors se pensaient isolées que Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil parviennent à dire l’histoire commune, comme un premier antidote à la fatalité du Marché.
Patrick Leboutte, critique itinérant

Article paru dans Télérama n° 2926 du 11 au 17 février 2006

Un documentaire magistral, dénonciation accablante
des souffrances endurées au travail.
Elle parle vite comme pour fuir un danger et s’en excuse. « Mon corps s’est adapté au rythme de la machine du travail…Ca m’énerve chez moi quand tout le monde ne bouge pas aussi vite que moi.(…) je suis devenue une machine. » C’est Mme Alaoui, ouvrière à la chaîne depuis l’âge de 17 ans. Elle déballe sa souffrance et quelqu’un – une psychologue – l’écoute. Enfin. C’est une consultation, dans un hôpital. Mme Alaoui n’en peut plus : elle raconte les cadences infernales, les réductions du personnel, l’exigence de rendement croissant. Et surtout la peur, la solidarité qui n’est plus, l’isolement de chacun. On boit ses paroles précipitées, on est frappé par leur portée collective et l’on pressent très vite que ce film modeste sera une date.
Marqués par un livre de Christophe Dejours, Souffrance en France (lire Télérama n°2505), qui analysait « la banalisation du mal dans le travail », Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil ont décidé d’agir à leur tour, avec leurs outils à eux. Ceux qui s’étaient déjà distingués avec Pardevant notaire (1999) et Arbres (2001) ont installé leur caméra dans un cabinet médical pour filmer les consultations de personnes malades de leur travail et qui, un jour, ont craqué. Sur les trente-sept patients rencontrés, quatre seulement ont été gardés au montage. Et ce qu’ils disent fait froid dans le dos.
Outre Mme Alaoui, il y a un directeur d’agence qui a « pété les plombs » à la suite d’une pression trop forte, une aide-soignante rabaissée à passer la serpillière en silence, une gérante de magasin rétrogradée en manutentionnaire. Malgré les différences de professions et de statuts, une souffrance commune se fait jour. Elle se traduit par des arrêts maladies répétés, dus à des pathologies physiques (douleur au dos) mais surtout psychiques (dépression). Tous sont atteints psychologiquement, tous sont blessés et humiliés. Ce sont les victimes d’une guerre dévastatrice qui ne dit pas son nom, celle du néolibéralisme. Guerre économique fondée sur un nouveau productivisme sauvage qui modifie en profondeur une organisation du travail de plus en plus désordonnée.
Un fléau sévit et personne ne dit rien. Sauf ici. C’est un grand soulagement que procure ce film d ‘écoute. Pas n’importe quelle écoute, celle là est « risquée », comme le dira un moment un praticien. Cela signifie que rien n’est sûr, que les solutions sont difficiles, bref qu’il faut un certain courage,aux patients comme aux médecins, pour affronter le mal en cours. Et le regarder en face, sans faillir à l’instar du dispositif sobre mais attentif mis en place par les deux réalisateurs.
On parle beaucoup de crise de l’emploi en masquant souvent celle du travail. Avec la menace du licenciement qui plane vient la soumission, l’intimidation, le chantage ou le harcèlement. Ce qui domine ici, c’est bien l’angoisse, parfois même l’effroi. Lorsque le médecin demande à la gérante si elle souhaite retourner au magasin, sa réponse est une supplication paniquée : « oh, non, non, non ! » « Ca va nous coûter la vie », dit aussi Mme Alaoui. Les quatre reviennent d’un enfer et ne veulent pas y retourner. Le système n’épargne personne, pas même ceux qui font honneur au travail. De là le mot réconfortant du praticien à la gérante du magasin – « Il n’y a pas de culpabilité à avoir. C’est vous  qui êtes porteuse d’une histoire et de valeurs qui ne sont plus en accord avec celles de vos supérieurs ».
Valeur, morale, reconnaissance, autant de mots étrangers à la logique de la rentabilité à tout crin qui n’implique plus d’être entreprenant mais agressif, non plus consciencieux mais tueur, et, ce au prix d’une solitude terrible. Sur les ravages du chacun pour soi dans le monde du travail, sur la paranoïa alimentée par des grilles d’évaluation dignes de l’espionnage, sur le consentement passif, le film est d’autant plus parlant qu’il interpelle et implique tout le monde. Pas de regards surplombant de juge ou de justicier, ici, mais un véritable questionnement directement débattu dans l’épilogue intitulé « Viatique », sorte de table ronde animée par Christophe Dejours et réunissant les trois praticiens vus auparavant. Oû l’on apprend entre autres, comment ces médecins ou ces psychologues se sont entraidés et constitués en réseau pour répondre à une détresse croissante qui ne rentrait pas dans les tableaux clinique habituels. Le travail permet à chacun de se construire, de se forger une identité, une dignité. C’est cette fonction même qui apparaît ici gravement dénaturée, rendant vulnérable chaque travailleur, de l’ouvrier au patron. Si les vrais films politiques son plus rares qu’on ne le dit, celui-là en est un : tout en pointant l’absence cruelle de débat public, ils ne mouraient pas tous…soulève énormément de questions qui sont à la fois d’ordre social, juridique, économique et même philosophique.
Jacques Morice
Article paru dans Les Inrockuptibles n°532 du 8 au 14 février 2006

l’immonde du travail


Un documentaire passionnant,
intelligent et salvateur sur la souffrance au travail.
Il y a quelque chose d’extrêmement cohérent dans le projet de Bruneau et Roudil, déjà auteurs d’un beau documentaire sur les notaires, Pardevant notaire. Cohérence qui tient aux partis pris de mise en scène, rigoureux et modestes, qui se mettent à l’unisson de leur sujet.
Ils ne mouraient pas tous…, inspiré par le livre de Christophe Dejours, Souffrance en France, est divisé en deux parties.
Dans la première nous assistons à quatre entretiens individuels, filmés en plan fixe, entre un représentant du corps médical (psychologue ou médecin) et un homme ou une femme malade de son travail. Nous voyons et surtout entendons ainsi une ouvrière à la chaîne, un directeur d’agence, une aide-soignante et une gérante de magasin raconter pourquoi ils en sont venus à ne plus supporter leur travail et la pression exercée sur eux par celui-ci et par ceux qui les dirigent. Quatre entretiens bouleversants représentatifs de ce qu’est devenu le monde de l’entreprise, sans que quiconque s’en offusque plus que cela.
Dans la seconde partie intitulée « Viatique », les trois professionnels que nous avons vus précédemment (qui tiennent des consultations à Nanterre, Garches et Créteil) se trouvent réunis en compagnie d’une quatrième personne, qui vient tirer avec eux les conclusions théoriques des entretiens. Qui est elle ? On ne l’apprendra que à la toute fin, dans le générique. C’est là l’un des détails de la mise en scène qui fait la qualité du film : ce n’est pas le nom ou la personnalité de ces quatre professionnels qui parlent qui compte, mais ce qu’ils pensent, disent et font.
Et ce qu’ils disent, c’est que dans le monde du travail, chacun, désormais, individuellement, a peur, que le chômage a créé une arme nouvelle (la crainte du licenciement), qui pousse les salariés à accepter l’inacceptable, d’abord pour les autres, ensuite pour soi. Jusqu’au jour où… Ils disent aussi, notamment, que les conditions de travail ne sont sans doute pas pire qu’autrefois, mais que la seule force qui pouvait naguère s’opposer à la pénibilité, à la pression psychologique, la solidarité entre les salariés, a disparu. A ce moment là du film, il y a quelque chose de fort qui passe : un espoir. Car on ressent alors fortement que ces quatre individus qui parlent de la souffrance des autres ont, eux, réussi à créer un réseau, à tisser des liens, par et grâce au travail. Tout n’est pas perdu.
Jean-Baptiste Morain
Article paru dans Télérama n°2929 du 4 au 10 mars 2006

Un documentaire sur la violence au travail libère la parole
Tous étaient touchés
On avait pas vu ça depuis longtemps : un film politique aux vertus thérapeutiques, un film qui soulage. De quoi donc ? De la souffrance au travail, fléau qui n’épargne plus grand monde. D’où le titre, emprunté à La Fontaine, de ce documentaire vital qu’est Ils ne mouraient pas tous mais tous  étaient frappés (lire la critique dans Télérama n°2926), consultations médicales d’hommes et de femmes pressés comme des citrons et qui un jour ont craqué.
Son franc succès en salles, à la petite échelle qui est la sienne – seulement onze copies circulent en France -, est une excellente nouvelle. A Paris, Strasbourg, Dijon ou encore Marseille, on refuse du monde et pas mal de séances finissent sous les applaudissements. Surtout ce « film-outil », comme aiment à le désigner ses deux réalisateurs, libère la parole.
Susciter le débat public, c’était justement le vœu le plus cher de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, qui se font un plaisir d’aller à la rencontre de leur public : « On est frappés, raconte Marc-Antoine Roudil par la qualité d’écoute des spectateurs et leur envie de s’exprimer à leur tour. Avec Sophie au moment de la réalisation, on avait craint un moment d’avoir été trop exigeants. Or j’ai l’impression que c’est justement cette liberté accordée à la parole qui plaît tant. Cela redonne une confiance incroyable dans le cinéma ». Quant à la table ronde animée par le psychiatre Christophe Dejours, incluse à la fin du documentaire comme « viatique », elle fait aussi l’unanimité. Au cours des débats « d’après-projection », infirmières, enseignants, ingénieurs, artisans, tout le monde y va de sa petite histoire pour témoigner ou cerner les ravages d’une souffrance taboue, scandaleusement occultée par les politiques. « Beaucoup de gens nous appellent pour nous dire que ce film parle d’eux, explique la distributrice Sophie Clément de Bodega Films. On reçoit aussi des demandes pour le projeter au sein des CE. Les exploitants après avoir jugé le film trop austère, se réveillent. On a des réservations prévues jusqu’en juin ! » La belle aventure de ce doux brûlot, sans dogmatisme aucun, ne fait donc que commencer.
Jacques Morice
Article paru dans Positif n°540 février 2006

Reposant sur une série d’entretiens, la force de ils ne mouraient pas tous tient à sa capacité à placer le spectateur dans une position d’écoute attentive. C’est à un flot de paroles, et de souffrances, que celui-ci est exposé. Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil filment des faces à faces entre médecins et malades. Pas n’importe quel type de malade, des victimes du travail ! Ils sont quatre (ouvrière à la chaîne, directeur d’agence, aide-soignante, gérante de magasin) à livrer leur calvaire à la caméra. Du corps transformé en machine au harcèlement moral, en passant par les brimades et les menaces. Ils ne mouraient pas tous… n’est pas un simple documentaire militant de plus sur l’aliénation en général due au travail. D’ailleurs ce n’est pas un film contre le travail, preuve en est l’épanouissement passé dans leurs emplois des personnes venant consulter. Il s’agit plutôt pour les réalisateurs de montrer une évolution récente et très préoccupante des conditions de travail en France.
Par-delà la diversité des situations, les témoignages se rejoignent en effet pour révéler un même mal qui ronge toute la population active, difficile à résumer en quelques mots, mais qui doit beaucoup à l’apparition de nouvelles techniques de management basées sur la peur. « Dans les années 2000, la France a peur au travail » semblent vouloir dire les professionnels de santé réunis dans la séquence finale. « Film outil » cherchant à nourrir le débat et la réflexion, ils ne mouraient pas tous, face à ces êtres broyés, suscite avant tout l’abattement. Malgré cela, allez le voir, c’est un bel et rare exemple de cinéma qui fait œuvre de salubrité publique.
Matthieu Darras

Article paru dans Le Monde du 8 février 2006

Dans le secret d’un cabinet médical, quelques vérités sur le travail
Le travail rend-il malade ? Il n’est qu’à regarder Ils ne mouraient pas tous, documentaire coréalisé par le cinéaste Marc-Antoine Roudil et l’anthropologue Sophie Bruneau pour s’en convaincre, jusqu’à l’effroi. Sa démonstration procède d’une simplicité qui la rend d’autant plus efficace : quatre entretiens, enregistrés dans des consultations spécialisées mises en place depuis 1995 dans divers hôpitaux de la région parisienne, suivis d’une discussion de fond entre les cliniciens affectés à cette nouvelle discipline.
On y voit successivement une ouvrière à la chaîne, un directeur d’agence commerciale, une employée de maison de retraite et une vendeuse récemment licenciée dire ce que l’on entend nulle part ailleurs : que leur travail les rend physiquement malades, que les efforts, le rythme de la productivité et la discipline qu’on requiert de leur personne sont proprement insoutenables, inhumains.
Ces témoins dont la parole ne peut-être entendue sur leur lieu de travail échouent, de plus en plus nombreux, dans ces consultations, en proie à divers symptômes invalidants, depuis la somatisation pathologique jusqu’à la dépression nerveuse. La passionnante discussion qui suit ces entretiens et qui réunit deux médecins, une psychologue et un psychanalyste atteste tout à la fois l’ampleur prise récemment par ce phénomène et le nouveau champ de compétences interdisciplinaires qu’il requiert.
Elle éclaire plus encore sur le fonctionnement particulièrement pervers et destructeur des nouvelles formes d’organisation du travail mise à jour par ces cliniciens. Course au profit et à la rentabilité, mise en place par des standards de travail permettant de contrôler la productivité des salariés, encouragement de la concurrence entre employés pour un même champ de compétences, création d’un système d’évaluation et de surveillance mutuelles.
Tout est fait ici pour briser toute forme de solidarité et de résistance collective à la logique de profit de l’entreprise, pour réduire l’individu à la solitude et au consentement, quitte, au besoin, à le briser d’autant plus qu’il renâcle. Vieilles méthodes politiques de gouvernement, mais raffinées et exercées désormais sans même la piètre excuse du bien public mais au nom de la seule et toute puissante logique du profit, et bel et bien au détriment cette fois, inavoué et inavouable, de la chose publique (le coût humain et économique des arrêts maladies).
Un film utile et édifiant.
Jacques Mandelbaum
   
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