AlterEgo Films : société de production et de distribution

Rêver sous le capitalisme

un film de Sophie Bruneau

Douze personnes racontent puis interprètent le souvenir d’un rêve de travail. Ces âmes que l’on malmène décrivent, de façon poétique et politique, leur souffrance subjective au travail. Petit à petit, les rêveurs et leurs rêves font le portrait d’un monde dominé par le capitalisme néolibéral.

2017 / 63’ / 16/9 / couleur / Dolby stéréo 5.1

supports d’exploitation : DCP, Digital, Blu-Ray

VO FR / ST EN

assistante réalisation : Chloé Malcotti
prise de vue : Johan Legraie, Hichame Alaouié, Pierre Choqueux, Maxime Fuhrer
prise de son : Ludovic Van Pachterbeke, Corinne Dubien, Marc-Antoine Roudil, Sophie Bruneau, Fabrice Osinski
montage image : Philippe Boucq
montage son : Valène Leroy
mixage : Aline Gavroy
étalonnage : Michaël Cinquin
bruitage : Philippe Van Leer
producteurs délégués : Sophie Bruneau, Sébastien Andres

une production alter ego films et Michigan Films en coproduction avec la RTBF, ARTE G.E.I.E., le CBA, le Fresnoy, avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, du VAF, et le soutien de la bourse brouillon d'un rêve de la Scam.

Première mondiale du film vendredi 23 mars 2018 au 40ème Festival du Cinéma du Réel à Paris - France

Contact promotion et diffusion :

CBA Centre de l’audiovisuel à Bruxelles
19F, avenue des Arts
1000 Bruxelles
 promo@cbadoc.be
www.doc-cba.be
 
tél. :+32 2 227 22 34

40ème Festival du Cinéma du Réel 2018 - Paris- France (compétition internationale - Prix des bibliothèques)
Festival Millenium 2018 - Bruxelles - Belgique 
15th Crossing Europe Film Festival Linz 2018 - Autriche
Dok.fest München 2018 - Allemagne (compétition internationale)
Prvo pa Zensko 6 2018 - Skopje - Macédoine
États généraux du film documentaire 2018 - Lussas - France
MARFICI 2018 - Mar del Plata - Argentine (compétition internationale - Prix du meilleur film documentaire)
Perugia PerSo Film Festival 2018 (compétition internationale)
Festival Images Mouvementées - Paris - France
Vancouver International Film Festival VIFF 37th
Dok film wockz Berlin 2018
FIFF Namur - Belgique
Terra Nostra - Sainte-Croix - France
Festival des Droits de l'Homme - Lugano - Suisse
Intervalos 2018 Museo Reina Sofia - Madrid - Espagne


Le rêve serait-il la voie royale d’accès à la connaissance du capitalisme ? Christophe DEJOURS*

« Rêver sous le capitalisme » est un film exceptionnel. Il est bâti sur un paradoxe : le pouvoir extraordinaire du cinéma, en effet, c’est de montrer des images animées. Et le rêve est avant tout un enchaînement d’images (sauf dans les cas rares où le rêve se réduit à une parole ou à des bruits). Or dans ce film Sophie Bruneau ne met pas en images les rêves qui lui on été rapportés. Elle respecte au contraire la caractéristique fondamentale du rêve : c’est qu’un rêve ne peut pas se montrer. Seul le rêveur peut voir son rêve, jamais personne d’autre que lui ne pourra le voir. Le rêve, définitivement, n’appartient pas au monde visible, parce qu’il appartient irréductiblement au monde subjectif. Images il est, invisible il demeure. Et quand on dit que seul le rêveur voit son rêve, c’est encore excessif: lui-même ne peut le voir qu’une seule fois, chaque réminiscence ultérieure le déforme, et il a de surcroît une fâcheuse tendance à se perdre, à s’estomper, à s’effacer. Comment peut-on seulement faire un film sur une matière invisible ? C’est pourtant le défi de cette œuvre.

La seule dimension accessible du rêve, c’est le récit qui en est fait par le rêveur. Ce film porte donc sur une matière non filmique : la parole, celle du rêveur. Et Sophie Bruneau a réussi à faire du cinéma sur de la parole, celle qui s’efforce de dire l’expérience subjective et invisible d’un rêve. De facto, elle renverse le dispositif cinématographique, puisqu’elle se sert du film pour convoquer le spectateur à un travail d’écoute, ce qui est fort déconcertant, à l’entrée du film. Peu à peu, pourtant, on est emporté par cet exercice, grâce à un maniement très particulier des plans fixes, sur des décors dont l’apparente banalité est énigmatique, alternant avec des séquences où l’on voit le rêveur racontant son rêve, et surtout parlant de son rêve.

« Sous le capitalisme » ? Qu’est-ce à dire ? Il y a un pré-supposé dans ce film : le capitalisme, dans un rêve, s’attrape par la voie du travail, en tant que le travail, lui aussi, est pour l’essentiel invisible. Car ce qui du travail appartient au monde visible, précisément, n’est jamais montré dans le film. Ce qu’il s’agit de saisir ici, ce n’est pas la partie visible de l’acte productif, mais la façon dont le rêveur se débat avec l’expérience subjective du travail, irréductiblement individuelle, cette expérience qu’impose à la subjectivité le fait de s’affronter aux difficultés du travail de production. Et c’est là que se situe la clef du film. Tous les rêves de ce film parlent du travail, et c’est en cela qu’ils disent en quoi consiste l’expérience du capitalisme. Je dis bien «expérience» du capitalisme. Il ne s’agit pas ici de rediscuter la question scientifique du travail comme opérateur d’intelligibilité du mode de production capitaliste. La question du film concerne la façon dont chaque subjectivité est affectée par le capitalisme. Et y répondre implique d’en passer par le travail vivant, parce que, comme le montre la clinique que Sophie Bruneau a étudiée dans un autre film (Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés), le travail ne se réduit pas au temps apparent de la production. Le travail vivant pénètre la subjectivité tout entière, il la mobilise au-delà de l’espace productif, il s’empare de la subjectivité jusque dans le hors-travail, jusque dans les insomnies, ...jusque dans les rêves. Les rêves de travail, c’est peut-être au plus profond de soi le lieu même où le capitalisme vient estampiller la subjectivité.

Le rêve serait-il la voie royale d’accès à la connaissance du capitalisme ? Plagier ainsi la maxime de Freud, ne peut qu’être une erreur. Le rêve de travail serait plutôt la voie royale d’accès à la connaissance des formes dans lesquelles le capitalisme se fait une place dans l’inconscient de nos contemporains.

« Rêver sous le capitalisme », à l’instar du livre de Charlotte Beradt – « Rêver sous le nazisme » - est un document qui dépasse ce dernier, parce que Sophie Bruneau a filmé le rêveur parlant de son rêve et parfois associant sur son rêve. C’est un matériel clinique extraordinaire, c’est un tour de force, car on ne sait pas le secret de la relation qu’il a fallu bâtir entre la réalisatrice et le rêveur pour parvenir à ce résultat. Il faut le souligner, on ne peut pas accéder au sens d’un rêve directement. Pour y parvenir il faut en passer par les associations qui viennent à l’esprit du rêveur quand il pense ou raconte son rêve. Grâce à tout ce matériel rassemblé par Sophie Bruneau où se révèlent non seulement les paroles du rêveur, mais aussi ses mimiques, sa gestique, et plus largement la façon dont il engage son corps pour livrer son récit du rêve, ses commentaires et ses associations, grâce à tout ce matériel clinique donc, le spectateur peut commencer à réfléchir, à penser, à s’interroger sur sa propre expérience subjective du capitalisme et pas seulement sur celle des rêveurs du film.

Je mets ici un terme à ce début de réflexion sur le film : là où, pour chaque spectateur, commencera le travail personnel d’analyse auquel Sophie Bruneau appelle en quelque sorte tous ceux qui se demandent comment notre vie psychique est travaillée, en profondeur, par le capitalisme.

*Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers et directeur de recherche à l'Université Paris 5 René Descartes, spécialiste en psychodynamique du travail. Il est l'auteur notamment de "Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale." (1998)

En 2006, Sophie Bruneau, dans son documentaire Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, coréalisé avec Marc-Antoine Roudil, filmait des patients en arrêt de travail lors de leurs premières consultations en cellules de soutien. Le constat était clair. Augmentation de la charge de travail, humiliation quotidienne, cloisonnement des tâches : le travail s’ancrait dans les chairs jusqu’à calquer le rythme de la parole et des gestes sur celui de la machine, jusqu’à s’insinuer dans la vie familiale. Dans Rêver sous le capitalisme, la réalisatrice poursuit son sujet en observant, à travers le prisme des rêves, les dérives du monde du travail. La souffrance engendrée vient coloniser le seul espace de liberté restant. L’évasion onirique n’est plus permise. Les sévices sont les mêmes mais la forme a changé, elle a gagné du terrain.

Le mal a pris une tournure endémique. Il se vit seul, la nuit. Comme hier, les patrons sont parfois tyranniques, mais aujourd’hui, tous les liens sont malades. La contamination est générale. L’autre - le collègue, le directeur ou le patient - met en péril l’intégrité de chacun. Les rêves des travailleurs entraînent le spectateur dans le monde exsangue du capitalisme, hanté par des zombies, des cadavres, des êtres sans voix. Les bourreaux n’ont plus vraiment de visages, la menace est diffuse. L’oppression s’inscrit dans un lieu (un bureau), un bruit (le son d’une caisse automatique), un objet (une chaise). Une psyché collective apparaît, à l’image, comme une surface sensible où viendrait s’inscrire et se lire les marques d’un bouleversement actuel, d’une organisation du travail aliénante et pathogène.

Si la réalisatrice emprunte le matériau de prédilection du travail psychanalytique, son enquête s’apparente plus à la démarche sociologique. Une grille d’entretien, composée des mêmes questions jamais formulées à l’écran, et pourtant explicites, ressort de ces récits pluriels. Chaque intervenant se raconte, en deux temps. Il évoque un rêve et le rattache ensuite à sa souffrance au travail, passée ou présente. Ce dispositif empirique s’inspire de Rêver sous le IIIème Reich, oeuvre dans laquelle Charlotte Beradt a collecté de 1933 à 1939 la mémoire nocturne de plus de 300 personnes afin d’« enregistrer minutieusement, comme des sismographes, l’effet des événements politiques extérieurs à l’intérieur des hommes. » Charlotte Beradt parle d’une « entaille » laissée par ces rêves qui se caractérisent par leur limpidité : « Personne n’a à établir à la place du rêveur les relations entre son rêve et son existence ; il le fait lui-même dans son rêve ». Dans Rêver sous les capitalisme, les rêves, accumulés et juxtaposés, valent aussi comme stigmates. Les rêves traumatiques semblent n’être que contenu manifeste, sans stratagèmes de travestissement. Les symboles se décodent en lecture immédiate. Le rêve fait sens, puis s’éclaire plus précisément à la lumière de la description de l’univers professionnel du rêveur.

Sur douze rêveurs, trois sont filmés face caméra, sur leurs lieux de travail. Les autres sont désincarnés, seules leurs voix flottent dans l’image. En suspension, elles remplissent des cadres fixes et larges : des vues de ville, de bâtiments en chantier, de tours de verre et d’open spaces. Sophie Bruneau filme Bruxelles principalement de nuit, ou entre chien et loup. Le documentaire privilégie ces instants charnières, ces passages du jour à l’obscurité (et vice versa) où le modelé de la lumière transforme le plan imperceptiblement. La progression en temps réel de chaque fragment atteint ce seuil où le regard décroche et ne prend conscience du changement qu’à la fin. Les séquences s’emmêlent en une nuit blanche décousue : une aube naissante laisse place à un ciel d’encre. A cette temporalité discontinue s’ajoute le morcellement des lieux et des corps obtenu grâce aux jeux de réflexion sur les vitres. Effet de kaléidoscope renvoyant à l’éclatement de ces identités essorées. La transparence des immeubles dissout l’étanchéité nécessaire entre la sphère privée et publique. Les effets de superpositions des reflets confondent l’extérieur et l’intérieur. L’intime est envahi par le social. Tout comme les rêves sont colonisés par l’angoisse professionnelle et ne se distinguent parfois plus du réel. Ainsi cet homme dont le cauchemar n’est qu’une journée ordinaire, revécue heure par heure, durant son sommeil. Brouillant les pistes, le songe se confond avec le quotidien et perd le spectateur.

Cette traversée d’un espace-temps déconstruit, aux frontières poreuses, se coule dans la matrice des rêves en échappant à toute logique de causalité. La liberté associative du spectateur peut alors s’infiltrer entre la minutie des détails visuels et sonores et la voix off. Dans cet interstice se forme une caisse de résonance où les combinaisons analogiques propres enflent. La durée des plans autorise cette circulation poétique. Cette dérive de l’esprit reconstruit du sens, réexpérimente sur la base des récits livrés. Le rêve se développe en général sur trois temps : son expérience durant le sommeil, sa remémoration au réveil et sa verbalisation. Ici, il s’enrichit d’un quatrième : celui de la re-création. En recomposant, le spectateur ferme la boucle et revient à l’état initial du rêve.

Nous errons dans cet entre-monde, dans cette cité fantôme. La peur irrigue l’ensemble de ces narrations, aux accents souvent morbides de destruction, de perte, de dépossession. Et lorsque les rêveurs évoquent le sentiment d’inutilité suscité par des emplois vains, le spectateur voit leur désarroi se projeter sur les façades de bureaux vacants, désertés par la plupart des travailleurs rentrés chez eux. Le bureau vide perd de sa fonctionnalité. L’employé, lui, ne trouve plus sens à un labeur qui lui permettait pourtant de s’épanouir auparavant. Même les métiers d’aide semblent particulièrement touchés : le praticien se consume à l’image de ceux qu’il n’arrive pas à sauver. L’absence de ressources confine à la paralysie, voire à la régression. Ainsi la confession de l’employé sans cesse brimé par son ancien directeur ressemble à celle de l’enfant grondé et forcément fautif. Elle fait écho à l’analyse que fait le psychanalyste Bruno Bettelheim de Rêver sous le IIIème Reich. Sous la dictature, les rêveurs sont infantilisés jusque dans leur inconscient. Mais dans leurs songes, les enfants, eux, alternent les situations d’impuissance avec des prises de pouvoir. Si les rêves des adultes, sous la domination nazie, ne sont que persécution et absence de révolte franche, sous l’ère du capitalisme, l’assujettissement n’est pas encore complet. Certains rêveurs résistent, parfois avec brutalité. Leur inconscient distribue des coups, assassine. Car c’est le lieu de transgression, là où la censure n’a pas prise. L’humour, également, de certains conteurs fissure la chape, apporte les respirations subversives nécessaires aux narrations anxiogènes. Et même lorsque la terreur prime, le ressassement nocturne est aussi une manière de se débattre, de ne pas accepter. De toutes ces formes de luttes personnelles se dégagent des motifs récurrents, ceux d’une résistance globale à l’empoisonnement.

Sophie Bruneau renoue ainsi avec la conception du rêve dans l’antiquité grecque : le rêve est vu et non fait, il a vocation d’oracle pour le rêveur qui n’en est pas l’origine mais le récepteur. Dans Rêver sous le capitalisme, les rêves valent comme message. Leurs vertus cathartiques permettent de matérialiser les peurs, d’en faire un récit pour les tenir à distance. Le documentaire met en histoire ces rêves, il apprivoise les démons universels pour mieux les combattre. Ces cauchemars contemporains s’imposent comme la vision commune d’un dérèglement structural dangereux et non comme l’expression immanente de chaque personne. Ils dénoncent la limite franchie, celle de l’insupportable, à l’image de la douleur physique qui est le signal d’alarme du corps. L’apparition du cauchemar aura d’ailleurs été, pour bien des rêveurs, le déclenchement de leurs arrêts de travail. La ligne de force tracée par le film est une balise, elle souligne l’urgence d’une affection diffuse. A l’heure où le saccage des droits du travail se fait loi, l’épidémie risque de se propager plus encore. Le corps social va devoir contrer. Il lui faut se réveiller et secouer sa peur. Afin de se soigner au plus vite, s’il veut sauver sa peau.

Juliette Borel, publié sur Cinergie

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